09 novembre 2008
Notes de Philo - 1e bac Design.
Septembre; Octobre(1); Octobre(2); Octobre(3); Novembre(1). Novembre(2)
Je vous rappelle que les notes de Septembre ne sont pas de moi; elles seront complétées une fois que j'aurais résumé mon syllabus et que j'aurais lu les notes de Sébastien.
+annexes: Le texte If de Kipling;VF.
Oh. J'ai écrit une bêtise dans les notes Octobre(2), c'est pas païanisme - mot qui n'existe pas mais c'est la faute de Raphaël qui est trop bavard - mais bien paganisme.
Voilà, les dernières notes de philo y sont. Pour ce qui est de la Fiche 5, la prof a carrément lu son cours, donc il n'y rien à reprendre en note. Badabim badabang.
Canova. Psyché ranimée par le Baiser de l'Amour.

La plus jeune fille d'un roi, Psyché, sera si belle que les habitants du pays délaisseront Vénus (Aphrodite) pour se tourner vers elle. La déesse décidera de punir la jeune fille. Elle ordonnera à son fils, Cupidon, de lui inspirer une passion pour l'être le plus monstrueux qu'il trouverait. Le dieu, devenu amoureux, ne pourra obéir aux ordres de sa mère. Il demandera à Apollon d'envoyer un oracle au père de Psyché afin qu'il l'abandonne sur un rocher isolé, dans sa tenue de mariée.
Le roi obéira malgré lui. Psyché sera enlevée par la brise de Zéphyr et amenée dans une vallée inconnue qui renfermait un palais dont les portes étaient ornées de pierres précieuses et le sol pavé d'or. Elle sera rejointe dans son sommeil par Cupidon, qui avait pris une apparence humaine. Il lui déclarera qu'elle serait la plus heureuse des femmes si elle s'abstenait de savoir qui il était ou de voir son visage. L'enfant né de leur union ne serait pas immortel si elle transgressait cet engagement. Psyché demandera un jour, à son mari invisible, la permission de rendre visite à ses soeurs. Il acceptera de les faire venir et lui demandera de ne pas répondre aux questions le concernant. Les soeurs, transportées par Zéphyr, deviendront terriblement jalouses.
Elles apprendront que Psyché n'avait jamais vu son mari et lui feront croire qu'il pouvait se transformer en un serpent capable de dévorer l'enfant qu'elle portait ainsi qu'elle-même. Psyché succombera à la curiosité afin d'apaiser ses craintes. Elle se munira d'une lanterne et d'un poignard et attendra que Cupidon soit endormi pour éclairer son visage. Elle laissera tomber une goutte d'huile sur le corps parfait de son mari. Cupidon se lèvera et s'envolera. Ses soeurs, qui voulaient l'épouser, sauteront du haut du rocher en tenue de mariée. Elles s'écraseront au pied de la montagne.
Junon (Héra) et Cérès (Déméter) refuseront d'apporter leur aide à Psyché, partie à la recherche de son mari. Cette dernière arrivera au palais de Vénus qui la laissera entrer avant d'en faire son esclave. Elle lui ordonnera de trier une pièce pleine de graines avant la tombée de la nuit. Une colonne de fourmis viendra l'aider. Vénus demandera ensuite à Psyché de lui rapporter un écheveau de la laine des moutons mangeurs d'hommes. Un roseau lui apprendra comment obtenir la laine des moutons endormis. Psyché remplira ensuite une jarre de l'eau du Styx, dans les montagnes d'Arcadie. Un aigle, qui avait une dette envers Cupidon, ira chercher l'eau. Vénus lui demandera enfin un flacon d'onguent de beauté à Proserpine (Perséphone), la déesse des Enfers.
Psyché pressentant la mort, voudra se jeter du haut d'une tour. Le monument lui donnera des instructions pour surmonter l'épreuve. Elle pénétrera aux Enfers par le gouffre du Ténare, dans le Péloponnèse, munie de deux oboles et deux galettes. Elle franchira ainsi sans encombre les passages gardés par Charon et Cerbère. Proserpine lui offrira une chaise et un repas. Psyché se contentera de pain et prendra le flacon que demandait Vénus, soigneusement scellé. Cupidon, qui regrettait sa femme, s'approchera du trône de Jupiter et avouera sa désobéissance envers sa mère. Il obtiendra la permission d'épouser Psyché. Cette dernière, qui approchait du passage du séjour des Vivants, ne pourra résister au désir d'ouvrir le flacon malgré l'interdiction de la tour. Elle sera envahie par le sommeil mortel que contenait le flacon, avant d'être retrouvée par Cupidon. Il la ramènera à la vie et l'enlèvera sur l'Olympe avant de l'épouser devant tous les dieux.
Vénus oubliera sa colère et Jupiter tendra à Psyché une coupe d'ambroisie qui la rendra immortelle. Elle enfantera d'une fille du nom de Volupté. La légende de Cupidon et de Psyché racontée par Apulée dans "Les Métamorphoses" est une histoire d'amour contenant de nombreux éléments populaires et féeriques.
La Violence et l'Ennui, Léo Ferré.
Je sais des fleurs d'amour qui polennent les blés
Et qui vous font un pain que l'on mange à genoux
Un pain de chair vivante et que l'on aimerait
Comme on aime une enfant que cache ses atouts
Et qui les touche un peu comme on caresse une arme
Un doigt sur la gâchette et le reste aux abois
Et que s'irise alors ta violette de Parme
Enfant mauve de mon silence et de ma loi
[...]
L'amour toujours l'amour Ah! cet amour malade
Comme une drogue dont on ne peut se dédroguer
Comme une drogue à laquelle je me soumets
Je suis un trafiquant d'amour...
[...]
L'amour toujours l'amour Ah cet amour serein
Cet amour qui vous monte à la bouche comme une grenade
Qu'on ferait bien éclater dans quelque ventre passant
Dans quelque ventre curieux, oisif, en mal d'amour
[...]
Nous d'une autre trempée et d'une singulière extase
Nous de l'Épique et de la Déraison
Nous de l'autre côté de la terre et des phrases
O ma soeur la Violence O ma soeur de Raison.
20 septembre 2007
Janvier - Mano Solo.
Janvier à ma fenêtre je regarde la rue où sont plantés les êtres un rayon de soleil ne serait pas superflu au balcon de mon deux pièces je fume en hiver en crachant de bons vieux glaires comme j’aurai craché le noir de ma nuit comme j’aurai craché la haine ou l’amour comme le fit ma mère en me crachant moi Janvier à ma fenêtre à mes pieds se dégorge le monde je sais qu’en bas au coin quelque chose m’attend ou bien quelqu’un les gens m’aiment parce que je suis triste alors pourquoi ils veulent que je change et les gens m’aiment parce que je suis seul et les gens m’aiment parce que j’ai mal et les gens m’aiment parce que je meurs à leur place en quelque sorte Drôle d’histoire j’y comprends rien Janvier à ma fenêtre je tire le rideau rien sera plus jamais beau Les gens qui vivent autour de moi savent bien à quel point je t’aime ils ne voient pas bouger mes lèvres mais ils savent qu’elles parlent de toi Les gens qui vivent autour de moi ne me demandent plus à quoi je pense ils savent que je vis un monde de glace ils savent que leur sourire ne réchauffe que son porteur ils savent que jamais plus tu me tendras la main ils voudraient bien que je t’oublie que je les aime autant que tu me fais la gueule les gens qui m’aiment sont bien seuls et moi je suis bien tout seul avec tous ces gens qui m’aiment tous ces gens qui m’aiment.
12 septembre 2007
Ionesco.
Vous tuez sans raison, dans ce cas, je vous prie, sans raison je vous implore, oui, arrêtez-vous... Il n'y a pas de raison à cela, bien sûr, mais justement parce qu'il n'y a pas de raison de tuer ou de ne pas tuer les gens, arrêtez-vous. Vous tuez pour rien, épargnez pour rien. Laissez les gens tranquilles, vivre stupidement, laissez-les tous, et même les policiers, et même...
10 septembre 2007
Paul Eluard.
On n'a pas le droit de désespérer les gens. Quand on ne peut ajouter à l'expression de sa souffrance ne serait-ce qu'un brin d'espoir, et bien on n'a qu'à rester dans le silence. Tu apprendras que le désespoir est contagieux.
La crise entre Flamands et francophones prive depuis trois mois le royaume de gouvernement.
«C e n’est pas tous les jours qu’on assiste à l’évaporation d’un pays», note, sidéré, un diplomate de haut rang en poste à Bruxelles. De fait, trois mois jour pour jour après les élections législatives du 10 juin, la Belgique n’a toujours pas de gouvernement et la crise entre Flamands et francophones de Bruxelles et de Wallonie est chaque jour plus profonde.
Tabou. Les sondages d’opinion montrent une radicalisation inédite des opinions publiques de part et d’autre de la frontière linguistique. Pour la première fois, la séparation entre le nord et le sud du pays n’est plus un sujet tabou. Un sondage paru la semaine dernière, dans les journaux économiques l’Echo (francophone) et De Tijd (néerlandophone), indique que 43 % des Flamands veulent leur indépendance alors que 88 % des francophones souhaitent que la Belgique reste unie.
La crise a éclaté au grand jour le 23 août, lorsque le Flamand Yves Leterme, ancien ministre-président de Flandre et grand vainqueur des élections législatives avec son parti démocrate-chrétien, le CD & V (V. pour Vlaams, «Flamand»), qui s’est présenté en cartel avec les indépendantistes du NV-A, a renoncé à former un gouvernement (1).
Pourtant, dans n’importe quel autre pays, la majorité de gouvernement aurait été évidente: pour les Flamands, le CD & V/NV-A et les libéraux de l’Open VLD, pour les Francophones, les libéraux du MR et les anciens démocrates-chrétiens du CDH, tous les quatre vainqueurs des élections. Mais cette coalition «orange bleue», les couleurs des deux familles politiques, a buté sur les questions «communautaires», c’est-à-dire sur le dépeçage de l’Etat, comme cela était prévisible.
Les partis flamands ont exigé un nouveau transfert de compétences du fédéral vers les régions, qui aurait concouru à transformer la Belgique en une simple confédération. Yves Leterme a ainsi proposé de fédéraliser en partie des compétences régaliennes, comme la justice, la fiscalité, la sécurité sociale, le code de la route, le statut des étrangers et l’acquisition de la nationalité, la sécurité civile, la politique économique, etc. Des revendications soutenues par près de 90 % des Flamands.
Joëlle Milquet, la présidente du CDH, et, beaucoup plus mollement, Didier Reynders, le président du MR, ont opposé une fin de non-recevoir aux demandes flamandes.
Les partis francophones, pour une fois unis - et soutenus par 60 % des citoyens de Bruxelles et de Wallonie -, ont exigé, en réponse, un agrandissement de la région bruxelloise à plusieurs communes limitrophes aujourd’hui en Flandre, mais peuplées majoritairement de francophones. But de l’opération : assurer la continuité territoriale entre Bruxelles et la Wallonie en prévision d’une éventuelle scission… Les partis flamands ont vu là une véritable «déclaration de guerre». Ambiance. Pour essayer de démêler cet écheveau, le roi Albert II a désigné un «explorateur», à la fin du mois d’août, le CD & V Herman Van Rompuy, président élu de la Chambre des députés, qui devrait remettre ces jours-ci son rapport.
La formation d’un gouvernement passera, quoi qu’il en soit, par un nouvel affaiblissement de la Belgique, même si les francophones clament à tout va qu’ils «ne sont demandeurs de rien». Car le CD & V ne peut pas beaucoup reculer, son triomphe électoral étant largement dû à son nationalisme. Et, en juin 2009, des élections régionales auront lieu. En outre, son allié indépendantiste du NV-A veille : s’il se séparait du CD & V, c’est le Vlaams Belang, parti d’extrême droite, qui deviendrait le premier parti de Flandre (et donc de Belgique…). Les partis francophones, eux, sont dans la même seringue : s’ils bradent les intérêts du sud du pays, ils risquent, eux aussi, d’en payer le prix fort.
Compromis. Bref, même si un gouvernement est formé à la suite d’un énième compromis boiteux, sa durée de vie sera extrêmement courte, la coalition risquant d’éclater au lendemain des élections régionales si les indépendantistes flamands de tout poil se renforcent, comme cela est probable. L’évaporation de la Belgique s’accélère.
(1) En Flandre, il n’est possible de voter que pour des partis flamands (sauf dans l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde) et en Wallonie pour des partis francophones. La Flandre, où 60 % de la population réside, a droit à 88 sièges sur les 150 que compte la Chambre des députés.
Par JEAN QUATREMER
Libération. - lundi 10 septembre 2007
Liens.
05 septembre 2007
Chants VI et VII.
Ô toi amour de ma vie, qui du chagrin t'es fait couronne, pourquoi m'as tu abandonnée ? Ne suis-je pas belle ? Je t'ai longtemps aimé, et tous les lieux du silence connaissent mes pleurs. Je t'ai aimé plus que je ne me suis aimée et j'en souffre.
Je t'ai aimé au-delà des douceurs de la vie, et ces douceurs ont pris pour moi le goût de l'amande amère et de l'épice avariée. Je suis prête à quitter la vie pour toi. Pourquoi être parti à bord de ces grands vaisseaux sur la mer, parmi les grands mâts, sous les grandes voiles, emportant avec toi tes lares et tes pénates, me laissant seule ainsi ?
J'allumerai un bûcher pour m'immoler. J'allumerai un bûcher, un incendie pour incinérer le temps et consumer les espaces qui nous séparent. Je serais toujours avec toi. Je ne souffrirai pas dans le silence de ce départ, de cet holocauste, mais je hurlerai ma douleur.
Je ne suis pas une vierge ordinaire qui meurt les yeux crus et le teint plombé. Je suis du sang des princes de la terre, et mon bras est aussi fort que celui d'un homme dans la bataille. Mon épée brandie brise le casque de mon ennemie et voilà ma victime qui touche terre devant toi. On ne m'a jamais soumise, mon seigneur. Mais mes yeux sont las de pleurer et ma bouche de gémir.
M'offrir le spectacle de ta personne et m'en priver à jamais est un crime inexpiable, et je ne peux pardonner ni toi ni l'amour que tu m'as inspiré. Il fut un temps où je riais aux chants d'amour et aux plaintes des filles au bord du fleuve. Maintenant, mon rire m'est retiré, comme la flèche d'une blessure, arraché, et je suis seule sans toi.
Ne me pardonne pas, mon amour, de t'avoir aimé. Je veux nourrir mon feu en y jetant ma mémoire et mes espérances. Je veux enflammer mes pensées de toi déjà brûlantes pour te coucher tel un poème en travers de mon feu de camp, et réduire jusqu'aux cendres cette déclaration. Je t'aimais, et tu es parti. Plus jamais je ne te verrai, plus jamais je n'entendrai dans cette vie la musique de ta voix ou ne sentirai le tonnerre de tes caresses. Je t'ai aimé, et me voici délaissée. Mes paroles tombent dans des oreilles sourdes et mon être se présente à des yeux aveugles.
Ne suis-je pas belle, ô vents de la Terre, vous quie me lavez et entretenez ces feux qui sont miens ? Pourquoi m'as-tu quittée, toi qui es la vie qui bat dans mon coeur et en mon sein ? J'entre dans le feu qui me recoit comme un père et m'enveloppe au contraire de toi.
Puissent les dieux te bénir et te préserver, et leur jugement ne pas trop peser sur toi pour le mal que tu m'as infligé. Je brûle pour toi, Enée.
Ô flammes, soyez mon ultime amour !
L'Enéide, Virgile.
31 août 2007
Frithjof Schuon.
I. Spiritualité
Question : Vous avez écrit plus de 20 livres sur la religion et sur la spiritualité. Votre premier livre porte le titre « De l'unité transcendante des Religions. » Puis-je vous demander comment on peut comprendre cette unité ?
Frithjof Schuon : Notre point de départ est la reconnaissance du fait qu'il y a plusieurs religions qui s'excluent les unes les autres. Cela peut vouloir dire qu'une seule religion est vraie et que toutes les autres sont fausses ; cela peut aussi vouloir dire que toutes sont fausses. En fait, cela veut dire qu'elles sont toutes vraies, non dans leur exclusivisme dogmatique, mais dans leur signification intérieure unanime, qui coïncide avec la métaphysique pure, ou en d'autres termes, avec la philosophia perennis.
Q. : Comment peut-on savoir que cette signification métaphysique est la vérité ?
F.S.: La perspective métaphysique est basée sur l'intuition intellectuelle, qui par sa nature même est infaillible parce qu'elle est une vision de l'intellect pur, tandis que la philosophie profane n'opère qu'avec la raison, c'est-à-dire avec des hypothèses et des conclusions logiques.
Q. : Dans ce cas, quel est le fondement de la religion ?
F.S.: La perspective religieuse, dogmatique ou théologique, est basée sur la Révélation ; son but principal est, non d'expliquer la nature des choses ou les principes universels, mais de sauver l’âme du péché et de la damnation, et aussi, d'établir un équilibre social réaliste.
Q. : Si nous avons la religion, qui nous sauve, pourquoi avons-nous aussi besoin de la métaphysique ?
F.S.: C'est parce que la métaphysique satisfait les besoins des hommes doués intellectuellement. La vérité métaphysique ne concerne pas seulement notre pensée, mais elle pénètre aussi tout notre être ; par conséquent, elle va bien au-delà de la philosophie au sens ordinaire du mot.
Q. : Au niveau spirituel, de quoi chaque être humain a-t-il besoin?
F.S.: De trois choses : de la vérité, de la pratique spirituelle, et de la morale. La vérité pure et non voilée coïncide avec la métaphysique ; les dogmes religieux sont des symboles de la vérité métaphysique ; la compréhension profonde du symbolisme religieux correspond à l'ésotérisme. La métaphysique pure est cachée dans toute religion.
Q. : Et qu'en est-il de la pratique spirituelle ?
F.S.: La pratique spirituelle est essentiellement la prière. Il y a trois formes de prière. D'abord, la prière canonique, par exemple le « Notre Père » ; deuxièmement, la prière personnelle, dont le meilleur modèle est fourni par les Psaumes ; troisièmement, la prière contemplative du coeur ; celle-ci fait partie de la spiritualité mystique, qui exige certaines conditions. L'histoire du « Pèlerin russe » en offre une image ; les textes hindous sur le japa yoga, l’invocation méthodique, en est une autre.
Q. : Et qu'en est-il de la morale ?
F.S.: Celle-ci est, après la vérité et la pratique spirituelle, la troisième dimension de la vie spirituelle. D'une part, la morale signifie un comportement raisonnable, sain et généreux ; d'autre part elle signifie la beauté de l'âme, d'où une noblesse intrinsèque. Sans cette qualité, la doctrine et la pratique spirituelle ne produiraient aucun fruit.
Q. : Vous avez mentionné tout à l'heure l'intuition intellectuelle. Tout homme ne possède-t-il pas cette faculté ?
F.S.: Oui et non. En principe, tout homme est capable d'intellection, pour la simple raison que l'homme est l'homme ; mais en fait, l'intuition intellectuelle – « l'oeil du cœur » -- est enfouie sous une couche de glace, pour ainsi dire, à cause de la dégénérescence de l’humanité. Nous devons donc dire que l'intellection pure est un don et non une faculté généralement humaine.
Q. : Est-il possible de développer cette intuition supérieure ?
F.S.: Il n'y a aucun besoin de la développer. L'homme peut être sauvé par la foi seule. Mais il est évident qu'une personne très pieuse ou contemplative a plus d’intuition qu'une personne mondaine.
II. L’Art
Q. : Puis-je vous demander quel est le rôle de l’Art dans la vie spirituelle de l’homme ?
F.S.: On pourrait dire qu'après la morale, l'art -- au sens le plus large du terme -- est une dimension naturelle et nécessaire de la condition humaine. Platon a dit : « La Beauté est la splendeur du Vrai. » Disons donc que l'art -- y compris l'artisanat -- est une projection de la vérité et de la beauté dans le monde des formes ; il est ipso facto une projection des archétypes. Et c'est essentiellement une extériorisation en vue d'une intériorisation ; l’Art ne signifie pas dispersion mais concentration, un retour vers Dieu. Toute civilisation traditionnelle a créé une ambiance de beauté : un environnement naturel et écologiquement nécessaire pour la vie spirituelle.
Q. : Quels sont les critères qui nous permettent de connaître la valeur d'une oeuvre d'art, son niveau d'inspiration ?
F.S.: Les archétypes de l'art sacré sont des inspirations célestes ; toutes les autres oeuvres d'art tirent leur inspiration de la personnalité spirituelle de l'artiste. Les critères pour savoir quelle est la valeur d'une oeuvre d'art sont : le contenu de l'oeuvre, son mode d'expression et sa technique, son style.
Q. : Est-ce que ces critères sont différents pour chaque type d’art : la peinture, la sculpture, la danse, la musique, la poésie, l'architecture ?
F.S.: Non, les critères ne sont pas différents pour les différents types d'art.
Q. : En ce qui concerne la beauté, il y a ce qu'on pourrait appeler un élément ambigu, puisqu'elle peut conduire à un gonflement mondain de l’ego ou au contraire à un ressouvenir du Divin. Qu'y a-t-il dans certains arts -- la musique, la poésie et la danse, par exemple – qui rend cet aspect d’ambiguïté plus prononcé ?
F.S.: La peinture et la sculpture sont en quelque manière plus cérébrales et plus objectives que la poésie, la musique et la danse, qui sont plus psychiques et subjectives ; par conséquent, l'élément d'ambiguïté est plus prononcé dans ces trois arts.
Q. : Peut-on dire que la notion hindoue de « darshan » s'applique dans l'expérience artistique et dans la beauté ?
F.S.: Bien sûr, la notion hindoue de darshan s'applique à toute expérience esthétique ou artistique ; mais dans ce cas, cela implique aussi des perceptions mentales et auditives, pas seulement une vision.
Q. : Peut-on dire qu'il y a un lien naturel entre la beauté au sens le plus large du terme et l'ésotérisme ?
F.S.: Oui, il y a un lien entre la beauté et l'ésotérisme, parce que « la Beauté et la splendeur du Vrai. » L’Art traditionnel est ésotérique, non exotérique. L’exotérisme s'intéresse à la morale, pas à la beauté ; il peut même arriver que l'exotérisme s'oppose à la beauté à cause d'un préjugé moraliste.
Q. : Serait-il légitime de dire que l'ésotérisme a certains droits vis-à-vis de l'art et de la beauté qui transcendent les limites et les interdictions des divers exotérismes ?
F.S.: En principe, l'ésotérisme a certains droits qui transcendent les interdictions de l’exotérisme, mais en fait, l'ésotérisme peut rarement faire usage de ces droits. Néanmoins, cela s'est produit, par exemple, dans le cas des danses des derviches ou des peintures tibétaines apparemment impudiques.
Q. : Mis à part les « beaux-arts » il y a -- au Japon, par exemple -- l'art d'arranger les fleurs, la cérémonie du thé et même les arts martiaux, qui sont (ou étaient à l'origine) reconnus comme des manifestations de nature spirituelle. Comment se fait-il qu'une activité de tous les jours, comme celle de préparer le thé, puisse devenir le véhicule d'une grâce spirituelle ?
F.S.: Les arts du Zen -- comme la cérémonie du thé -- cristallisent une certaine manière d'agir du Bouddha, ou disons de l'Homme Primordial ; maintenant, le Bouddha n'a jamais tenu en main une épée, mais s'il l’avait fait, il l’aurait fait comme un maître Zen. Agir comme le Bouddha -- même au niveau de la préparation du thé -- signifie : assimiler quelque chose de la nature du Bouddha ; c'est une porte ouverte à l'illumination.
Q. : L'art moderne n'est pas traditionnel. Cela veut-il dire que tout œuvre d’art moderne est nécessairement mauvaise ?
F.S.: Non, parce qu'une oeuvre d'art moderne -- moderne au sens le plus large -- peut manifester différentes qualités, quant à son contenu ainsi que sous le rapport du traitement et de l'artiste lui-même. Certaines productions traditionnelles sont mauvaises, et certaines productions non traditionnelles sont bonnes.
Q. : Qu'est-ce que l'art signifie pour l'artiste lui-même ?
F.S.: En créant une oeuvre d'art noble, l'artiste travaille sur sa propre âme ; il crée, d'une certaine manière, son propre archétype. Par conséquent, la pratique de tout art est une voie de réalisation de soi, en principe ou aussi en fait. Avec des contenus peu importants ou même négatifs, l'artiste peut rester inaffecté quant à son intention, mais avec des contenus nobles et profonds, il travaille avec son cœur même.
III. Primordialité
Q. : Votre livre « Le Soleil emplumé » révèle votre intérêt pour les Indiens d'Amérique du Nord. Puis-je vous demander ce qui stimule cet intérêt et pourquoi vous avez une telle affinité ?
F.S.: Les Peaux Rouges -- et plus particulièrement les Indiens des plaines – ont beaucoup en commun avec les samurai japonais, qui pratiquent très souvent une spiritualité zen ; moralement et esthétiquement parlant, les Indiens des plaines furent l'un des peuples les plus fascinants du monde. Ce fut une grande erreur du XIXe siècle de distinguer seulement entre les « peuples civilisés » et « les sauvages » ; il y a des distinctions qui sont bien plus réelles et plus importantes, car il est évident qu’ « une civilisation » au sens ordinaire n'est pas la valeur la plus haute de l'humanité, et aussi que le terme « sauvage » ne convient pas aux Indiens. Ce qui fait la valeur de l'homme n'est ni sa culture mondaine ni son intelligence pratique ou inventive, mais son comportement vis-à-vis de l'Absolu ; et celui qui a le sens de l'Absolu n'oublie jamais la relation entre l'homme et la Nature vierge, parce que la Nature est notre origine, notre patrie naturelle et le message le plus transparent de Dieu. Pour l’historien arabe Ibn Khaldun, la condition même d'une civilisation réaliste est l'équilibre entre les Bédouins et les citadins, c’est-à-dire entre les nomades et les sédentaires ; entre les enfants sains de la Nature et les représentants de valeurs culturelles élaborées.
Q. : Vos livres d'art « le Soleil emplumé » et surtout « Images de Beauté primordiale et mystique », traitent du mystère de la nudité sacrée. Pourriez-vous nous expliquer en quelques mots la signification de cette perspective ?
F.S.: La nudité sacrée -- qui joue un rôle important non seulement chez les Hindous mais aussi chez les Peaux Rouges -- est basée sur la correspondance analogique entre « l'extérieur » et « l'intérieur » : le corps est alors revu comme « le coeur extériorisé, » et le coeur quant à lui « absorbe » pour ainsi dire la projection corporelle ; « les extrêmes se touchent. » Il est dit, en Inde, que la nudité favorise l'irradiation des influences spirituelles ; et aussi que la nudité féminine en particulier manifeste Lakshmi et par conséquent a un effet bénéfique sur l'entourage. D'une manière générale, la nudité exprime -- et actualise virtuellement -- un retour à l'essence, à l'origine, à l'archétype, donc à l'état céleste : « Et c'est pour cela que, nue, je danse, » comme disait Lalla Yogishvari, la grande sainte du Cachemire, après avoir trouvé le Soi divin dans son coeur. Bien sûr, il y a dans la nudité, une ambiguïté de facto à cause de la nature passionnelle de l’homme ; mais il n’y a pas que la nature passionnelle, il y a aussi le don de contemplation qui peut la neutraliser, comme c'est précisément le cas avec la « nudité sacrée » ; de même, il n’y a pas que la séduction des apparences, il y a aussi la transparence métaphysique des phénomènes qui permet de percevoir l'essence archétypique à travers l'expérience sensorielle. St. Nonnos, quand il vit Sainte Pélagie entrer toute nue dans la piscine baptismale, loua Dieu d’avoir placé dans la beauté humaine, non seulement une occasion de chute mais aussi une occasion de se tourner vers Lui.
IV. Message
Q. : Quel serait votre message pour l'homme d’aujourd’hui ?
F.S.: La prière. Être un homme signifie être relié à Dieu. La vie n'a aucune signification sans cela. Prière et beauté, évidemment ; car nous vivons parmi les formes et non dans un nuage. La beauté de l'âme d'abord, et ensuite la beauté des symboles autour de nous.
Q. : Vous avez parlé de métaphysique. Puis-je vous demander quel est le contenu principal de cette sagesse pérenne ?
F.S.: La métaphysique signifie essentiellement : discernement entre le réel et l'apparence, ou l'illusoire ; en termes védantiques : entre Atma et Maya ; le divin et le cosmique. La métaphysique traite aussi des racines de Maya en Atma,-- c’est la personnification divine, le Dieu créateur et révélateur -- et ensuite de la projection d’Atma en Maya -- cela signifie tout ce qui est positif ou bon dans le monde. Et ceci est essentiel : la connaissance métaphysique nécessite une assimilation intellectuelle, psychique et morale ; le discernement nécessite la concentration, la contemplation et l'union. Par conséquent la théorie métaphysique n'est pas une philosophie au sens moderne du terme ; elle est essentiellement sacrée. Le sens du sacré est une qualification indispensable pour la réalisation métaphysique, comme il l'est pour toute voie spirituelle. Pour le Peau Rouge, comme pour l'Hindou, tout dans la nature est sacré ; ceci, l'homme moderne doit l'apprendre, parce que c'est une question d'écologie au sens le plus large du terme. Ce qu'il faut d'abord, c'est la prière ; et ensuite : un retour à la nature ! On pourrait objecter que c'est trop tard ; maintenant, chacun est responsable de ce qu'il fait -- et non de ce que les autres font -- parce que chacun se tient devant Dieu et fait ce qui est exigé pour son âme immortelle. Le premier retour à la nature est la dignité ; dignité des formes et du comportement ; cela crée le climat dans lequel la prière se sent chez soi, parce que la dignité participe de la Vérité immuable.
27 août 2007
Manifeste pour l'unité francophone [ Belgique ]
Rédaction en ligne [ Le Soir ] - lundi 26 février 2007, 06:33
En primeur :
1. La Belgique : un Etat fondé sur un fédéralisme dont la structure hybride assure l'équilibre.
Après 35 années de débats communautaires et linguistiques souvent difficiles, de négociations âpres et de compromis laborieux, la Belgique fédérale est née, axée sur trois communautés culturelles, trois régions économiques et quatre régions linguistiques. Les frontières de ces dernières sont largement artificielles et parfois en contradiction avec les réalités sociologiques. C'est ainsi que les majorités francophones dans plusieurs communes n'ont pas empêché l'inclusion de ces entités dans la région de langue néerlandaise. Cette situation de droit public contraire à la réalité et à la volonté des habitants est contrebalancée par des droits particuliers en matière d'emploi des langues (facilités) et par des droits politiques résultant soit de droits de vote dans la région contiguë, soit de l'appartenance à un arrondissement électoral, resté bilingue.
On peut affirmer que la mise en cause de ces droits culturels et politiques met en péril tout l'équilibre de l'édifice péniblement construit.
La scission de l'arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde, exigée par le Parlement flamand, signifie donc la fin du compromis fédéral belge. Elle est à ce titre non négociable si la frontière linguistique est maintenue dans son état actuel.
Mais ce n'est pas, et de loin, le seul domaine où la Flandre pose des conditions politiques pour accepter la continuation de l'Etat belge.
Pour l'avenir de la Belgique, le programme du Vlaamse Raad revendique la scission d'un très grand nombre de secteurs encore « nationaux » parmi lesquels de nombreux aspects de la sécurité sociale et de la fiscalité. Il relaie ainsi les exigences à long terme du mouvement flamand.
Tel quel, ce programme pose à la partie francophone du pays de graves problèmes politiques, économiques et sociaux.
Ne pas prendre au sérieux ce plan d'action flamand serait aussi condescendant vis-à-vis des Flamands que dangereux vis-à-vis des Wallons et des Bruxellois.
La revendication de la scission de l'arrondissement électoral et judiciaire de BHV se situe, en fait, sur une trajectoire qui dépasse son objet propre. Elle vise à faire place nette, géopolitiquement parlant, pour imposer la suite du programme flamand : aboutir à un confédéralisme inégalitaire qui ne conserve la Belgique que pour garder un contrôle flamand sur Bruxelles et sur un Etat-croupion bilingue.
Outre les atteintes portées aux droits des francophones de la périphérie, la scission de BHV, conjuguée avec l'extinction des facilités linguistiques, préfigure des frontières d'Etat, dans l'hypothèse où la Belgique serait scindée.
Des manifestes flamands comme ceux du groupe de la « Warande » indiquent d'une certaine manière les motivations et les ambitions modernes du mouvement flamand. Mais d'autres responsables influents, comme Yves LETERME, Ministre-Président de la région flamande, soufflent tour à tour, en fonction des interlocuteurs et du public visé, le chaud et le froid, affichant tantôt un visage impérialiste, méprisant et conquérant, tantôt un aspect paterne, conciliant – voire enjôleur. C'est dire que le décodage de la stratégie flamande doit éviter la caricature et privilégier, dans toute la mesure du possible, une analyse fine.
D'autant que l'énoncé de la position flamande revêt souvent les habits de la présentation scientifique, bourrée de chiffres, de tableaux et de schémas qui donnent l'illusion de l'objectivité et du sérieux. Un certain nombre de francophones, politiques, commentateurs ou chercheurs ont d'ailleurs sauté à pieds joints dans le piège faisant du dénigrement de la Wallonie et de Bruxelles leur miel préféré.
2. Le projet flamand.
Parler d'un projet flamand quant à l'avenir de la Belgique, surtout d'un projet « unique » qui recueillerait les suffrages de l'ensemble des décideurs flamands est hasardeux, voire périlleux.
Néanmoins, quand on confronte les points de vue divers qui s'expriment au Nord du pays on parvient à esquisser le programme minimum qui sous-tend l'action des hommes politiques et des hommes d'affaires qui militent en faveur d'une autonomie renforcée de la Flandre, censée lui permettre en s'émancipant davantage de majorer son rôle, d'améliorer sa prétendue prospérité économique et, en quelque sorte, de voler de ses propres ailes.
Le diagnostic posé, à quelques bienheureuses exceptions près, est simple, voire simpliste :
– c'est la Flandre qui tire la Belgique vers le haut, qui assure sa prospérité, grâce au travail et au dynamisme de ses habitants. – chaque année, la Flandre fait cadeau aux deux autres régions de plusieurs milliards d'euros. – la Wallonie et Bruxelles sont des régions sous-développées, que la Flandre tient à bout de bras. – les Wallons et les Bruxellois sont paresseux, n'ont pas l'esprit d'entreprise, votent mal et ont une mentalité d'assistés. – La Flandre est une région prospère, parce que socialement, politiquement, culturellement et linguistiquement homogène et elle entend donc le rester.
A partir de ce constat, la solution paraît couler de source : la Flandre doit devenir le plus vite possible une république indépendante et larguer ses voisins encombrants et coûteux que sont la Wallonie et Bruxelles. Tel est le discours des plus extrémistes souvent soutenus par les tenants du mondialisme et de la pensée unique pour qui la Wallonie et Bruxelles constituent un obstacle à leurs fantasmes idéologiques. A ce niveau le régionalisme pur et dur, fondé sur le modèle fascisant du « eigen volk eerst » (avatar de la préférence nationale de Le Pen) se marie contre nature avec le fanatisme économique mondialisé.
Bien des chefs d'entreprise, l'oeil rivé sur les cours de bourse serrent donc, en Flandre, la main des Dewinter et des Annemans. Cela nous rappelle que la résistible ascension de Hitler fut soutenue par les capitaines de l'industrie allemande.
Mais tout n'est pas aussi simple. Car l'affaire n'est pas dans le sac. Les dirigeants flamands, frottés aux réalités politiques, savent bien que l'Etat fédéral belge procure à la Flandre de nombreux avantages financiers, budgétaires, économiques ou en termes d'emploi, que le séparatisme pur et simple lui ferait perdre. Sans parler de la visibilité de la Flandre sur le plan international, notamment en matière commerciale, qui dépend pour la plus grande part de Bruxelles, capitale européenne dont la langue véhiculaire majeure possède un prestige de portée mondiale.
S'est donc peu à peu répandue en Flandre l'idée de marier subtilement les avantages de l'indépendance (c'est-à-dire le refus de toute solidarité budgétaire ou financière avec les deux autres régions) et les avantages que la Flandre, majoritaire dans l'Etat belge, tire de ce dernier, particulièrement en termes d'emploi, de prestige international, de visibilité commerciale, de flux économiques et d'investissements.
D'où l'idée de remplacer l'Etat fédéral par une confédération aux contours très lâches, laissant à la Flandre la maîtrise de son « dynamisme » économique et des ressources qu'elle en tire et lui conservant la haute main sur l'Etat central (ou ce qu'il en resterait) et Bruxelles, capitale dont le bilinguisme imposé est rentable en termes d'emploi et qui constitue, avec son statut de capitale européenne une « vitrine » irremplaçable pour les entreprises flamandes.
Il s'agit donc de « larguer la coûteuse Wallonie », d'arrimer solidement Bruxelles et de conserver tous les avantages artificiels que confère à la Flandre l'existence d'un semblant d'Etat bilingue qu'elle pourrait continuer à exploiter.
A l'analyse, on se rend bien vite compte que le projet d'Etat confédéral est infiniment plus pervers et plus dangereux pour les Wallons et les Bruxellois que le projet séparatiste car il cumule pour eux tous les inconvénients : la perte de toute solidarité Nord-Sud conjuguée avec le maintien de leur sujétion à l'égard de la Flandre qui pourrait continuer à profiter à leur détriment de l'essentiel des ressources de la Belgique en tant qu'Etat.
3. Le projet flamand à la lumière de son cheminement.
Le projet flamand d'Etat confédéral est enraciné dans une évolution programmée et entend tenir pour définitivement acquis ce qui a été engrangé depuis 1970 tout en jetant aux orties les contreparties acceptées.
La première donnée intangible dont entend se prévaloir le mouvement flamand concerne la frontière linguistique née de la suppression du recensement et la prévalence de la notion d' « homogénéité culturelle » assurant à la Flandre la maîtrise culturelle sur un sol artificiellement délimité mais refusant cette même homogénéité culturelle à Bruxelles (où vivent 90 % de francophones) sous prétexte d'instituer une capitale bilingue où l'usage du flamand serait mis sur un pied d'égalité avec celui du français. Le concept même d'homogénéité culturelle qui justifie tous les abus (expulsion de l'Université catholique de Louvain, imposition du flamand dans toute la vie sociale – y compris pour l'accès au logement – circulaire Peeters, etc...) procède donc, à la base, d'une extraordinaire manipulation intellectuelle imposée à l'époque aux francophones par une majorité flamande assistée de Wallons et de Bruxellois naïfs ou complices.
On n'oubliera toutefois pas aujourd'hui que le prétexte de tout cela était la création d'un Etat fédéral solidaire, ayant pour capitale Bruxelles, que les communes de la périphérie se sont vu octroyer des facilités protégées par un mécanisme constitutionnel (majorité qualifiée) et que la réglementation de l'emploi des langues y a été expressément soustraite à la région de langue néerlandaise incorporée dans la communauté flamande. A ce titre, les communes a fécilités ne font pas partie de la communauté flamande. Il ne faudra pas l'oublier, le moment venu.
Et il conviendra de se souvenir que le principe de l'homogénéité linguistique liée au sol devrait normalement conduire les Flamands de Bruxelles à être administrés en français. Ces Flamands devraient, selon la formule d'Yves LETERME, « s'adapter » à leur situation géographique en s'exprimant dans la langue majoritaire de leur région.
Il y a plus. Dans la mesure où des populations majoritairement francophones (parfois à plus de 70 % selon les résultats des élections communales de 2006) étaient incorporées pro partim dans la région flamande, l'accord politique qui a conduit au fédéralisme actuel a accordé aux personnes concernées le droit de voter aux élections législatives pour des parlementaires francophones par le biais du maintien de l'arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Le mouvement flamand voudrait aujourd'hui revenir sur les contreparties qu'il a acceptées à l'annexion à la Flandre de plusieurs communes, majoritairement francophones, de la périphérie bruxelloise.
Le cheminement de la pensée du mouvement flamand consiste donc bien à prétendre consolider ses acquis en en reniant les contreparties.
Ce qui est encore plus étrange, c'est que le mouvement flamand n'accepte pas les conséquences négatives pour lui de la scission réclamée de l'arrondissement électoral. Il est de fait que cette scission, si elle était pure et simple, priverait la Flandre de plusieurs députés, la population flamande de Bruxelles étant insuffisante pour assurer le maintien dans la région d'un nombre d'élus flamands suffisant. On peut estimer que le système ferait perdre environ trois députés à la Flandre au profit des francophones de Bruxelles et de la périphérie. Le mouvement flamand exige donc un système truqué d'apparentement lui garantissant à sens unique des élus non démocratiquement justifiés.
Tout gagner mais ne rien perdre est le slogan préféré de la militance nationaliste du nord du pays.
Il en va bien entendu de même de toutes les revendications flamandes en matière économique et financière. Elles ne concernent que ce qui peut rapporter à la Flandre, jamais ce qui peut lui coûter. On entend sélectionner les pans de la sécurité sociale où l'on croit pouvoir dépenser moins en Flandre en les régionalisant, mais on veut maintenir le système de pensions confédéral car la population flamande a un réel problème de vieillissement accéléré. Et tout est à l'avenant. On veut conserver les emplois pillés dans l'Etat central, même confédéralisé. On entend garder l' impôt des personnes physiques et les cotisations sociales perçues sur les travailleurs flamands travaillant à Bruxelles mais laisser à charge des Bruxellois le poids du chômage qu'on entretient cyniquement dans la capitale au nom du « bilinguisme » .
Tout cela est un peu gros mais ne trouble semble-t-il guère les esprits en Flandre.
Il est peut-être temps que les francophones, eux, se réveillent.
4. Les faiblesses de la Flandre.
La Flandre affiche en permanence un bulletin de santé éclatant. Elle fait penser à ces Présidents atteints d'un cancer qui obligent leur médecin-traitant à diffuser des compte-rendus optimistes pour tromper l'opinion publique. L'ennui, c'est que bon nombre d'observateurs, y compris francophones, se laissent leurrer par cet optimisme de commande dont le but est surtout de faire croire à une « bonne gouvernance » flamande qui se démarquerait avec bonheur du laxisme congénital des Wallons et des Bruxellois. Mais la réalité » est tout autre. Les faiblesses et les handicaps de la Flandre sont nombreux et les indices de ses mauvaises performances présentes et à venir abondent.
Au point que l'on peut être convaincu que l'indépendance de la Flandre la conduirait inéluctablement à un appauvrissement collectif, y compris dans les domaines où elle s'affiche aujourd'hui, un peu sottement, en tête de peloton.
- Vieillissement accéléré de la population flamande.
Tout le monde sait que la population flamande a vieilli, vieillit et continuera à vieillir plus rapidement que celle des deux autres régions. En 2030, selon les estimations de l'Institut National des Statistiques, les plus de 65 ans représenteront 43,7 % de la population flamande contre 38,5 % en Wallonie. Dès à présent, les responsables fédéraux (flamands) lancent des appels à la constitution de réserves en vue du paiement des pensions dans les décennies à venir. Et là, curieusement, personne ne parle de régionalisation. Car si la Flandre se retrouve seule elle devra faire face à un très grave problème social à l'égard de ses aînés. Ce problème existe déjà. Car curieusement, la Flandre qui se targue de l'ardeur au travail de sa population, possède une caractéristique inquiétante : le taux d'emploi des personnes de plus de cinquante ans y est réellement très faible : selon Rudy Aernoudt, ancien chef de cabinet du ministre de l'économie, seule une personne de plus de cinquante ans sur cinq est en activité.
Couplé à celui qui concerne le refus psycho- idéologique de l'immigration, instrumentalisé par le Vlaams Belang et à une natalité déficiente, ce diagnostic fera peser dans les décennies à venir une charge insupportable sur les 20-40 ans qui, malgré toutes les politiques annoncées de desserrement de l'étreinte fiscale vont se retrouver pressés de contributions de toutes sortes qui endigueront, à coup sûr, le prétendu dynamisme flamand. – La Flandre dispose d'un nombre insuffisant d'emplois.
Dans le manifeste de la Warande, ses auteurs publient les chiffres suivants du chômage :
Flandre Wallonie Bruxelles 7.4 16,5 19,2
Ces chiffres sont de la poudre aux yeux car ils occultent volontairement la situation de l'emploi disponible dans les diverses régions.
La Flandre a un déficit structurel d'emploi très supérieur à la moyenne européenne. Il faut savoir que 10 % de la main d'oeuvre flamande occupe des emplois bruxellois. Le déficit flamand d'emploi peut être évalué à 16 % environ, ce qui représente en fait le chômage structurel intrinsèque de la Flandre.
Celle-ci, qui occupe 235.000 emplois créés par le dynamisme économique bruxellois, en offre à peine 37.000 aux habitants de Bruxelles avec une population six fois plus importante !
Si l'on se rapporte aux emplois flamands disponibles, le taux de possibilité d'accès à un emploi est le plus bas des trois régions : moins de 54 % alors qu'à Bruxelles le nombre d'emplois disponibles est supérieur à celui de la population en âge de travailler ! Privée de la ressource fertile de l'emploi bruxellois, la Flandre serait dans une situation tout à fait défavorable sinon catastrophique.
Faut-il encore ajouter que les chiffres cités par le manifeste de la Warande sont faux en ce qui concerne l'emploi bruxellois ? Bruxelles compte une population active de 372.000 travailleurs. Cela signifie que 58 % de la population en âge de travailler occupe un emploi (et non 55,4 % comme le soutient la Warande) et que le taux de chômage calculé selon les critères retenus pour la Flandre est de 12,8 % et non de 19,2 % comme il est écrit dans le manifeste dont pratiquement toutes les statistiques sont ainsi falsifiées.
L'emploi bruxellois a augmenté de 67.000 unités en 10 ans soit presque exactement 10 %. La Flandre en a largement profité, notamment pour compenser certaines faiblesses de pans entiers de son économie.
– Le produit intérieur brut de la Flandre est faible.
Les chiffres du manifeste de la Warande concernant les chiffres du produit intérieur brut des trois régions sont significatifs. Il sont donnés en milliards d'euros :
Flandre Wallonie Bruxelles 154,4 63,9 50,9
Plusieurs remarques s'imposent. La première est que la Flandre avec six fois plus d'habitants que Bruxelles ne produit que trois fois plus de richesses.
La seconde, que le différentiel entre la Flandre et la Wallonie compte tenu du nombre respectif d'habitants n'est pas aussi important que les propagandistes du nord du pays ne l'affirment.
La troisième, que si l'on additionne les performances de la Wallonie et de Bruxelles pour les comparer à celles de la Flandre, on obtient :
Flandre Wallonie et Bruxelles
P.I.B. en milliards d'euros 154,4 114,8 Population 5.995.553 4.360.291 % de la population belge 57,8 % 42,2 % Taux de production du P.I.B. 57,3 % 42,7 %
La conclusion est assez simple. Le P.I.B. de la Flandre est deux fois inférieur à celui de Bruxelles et il est même inférieur à celui de la Wallonie et de Bruxelles réunis.
Cela montre la faiblesse intrinsèque de l'économie flamande et son étroite dépendance à l'égard de ses voisins.
Bien sûr, les auteurs du manifeste ont « corrigé » les chiffres en considérant arbitrairement que les travailleurs flamands de Bruxelles devaient être incorporés dans la « richesse » flamande. Il s'agit là d'un « trafiquage » inacceptable des réalités. Le passage de la notion de P.I.B. (produit intérieur brut) à celle de P.N.B. (produit national brut) n'autorise absolument pas ce genre de manipulation. Ces richesses (le P.I.B.) sont le produit de l'activité économique des entreprises travaillant à Bruxelles et non des travailleurs flamands qui en bénéficient. Ecrire le contraire est une falsification. Dont le seul objectif est de tromper les citoyens flamands à propos de leur prétendue prospérité et des cadeaux imaginaires qu'ils feraient aux autres régions.
Le tableau réel de la répartition du P.I.B. par tête d'habitant entre les Flamands d'une part, les Wallons et les Bruxellois d'autre part, le montrera.
Flandre Wallonie et Bruxelles
P.I.B. par habitant, en euros 25.724 26.330
On constate donc que le produit intérieur brut par habitant est inférieur en Flandre à ce qu'il est dans l'ensemble Wallonie-Bruxelles.
Quant à la richesse produite par Bruxelles par tête d'habitant elle s'élève à 51.310 euros, soit le double de la Flandre.
Il est clair que ce pactole, dû essentiellement au dynamisme et à l'activité des entreprises établies à Bruxelles ne profite que très inégalement à la région où les poches de pauvreté, de sous-emploi ou de misère demeurent très importantes. D'abord, Bruxelles reste une ville duale où les quartiers prospères en côtoient d'autres, infiniment démunis. Mais il y a aussi, bien sûr, le pillage systématique de la richesse bruxelloise produite par ses habitants par une sorte d'accaparement par la Flandre de 34,8 % des emplois créés par les Bruxellois. Cette navette est organisée, encouragée par toutes sortes de procédés dont le remboursement par l'employeur des frais de déplacement n'est pas le moindre. Elle l'est aussi par l'imposition légale ou larvée du bilinguisme flamand-français dans beaucoup d'entreprises tant publiques que privées. Bilinguisme de façade d'ailleurs, car l'écrasante majorité des navetteurs flamands sont totalement incapables de manier un français correct. C'est la tenue en mains de nombreux leviers de commande par des cadres flamands dans les entreprises tant publiques privées qui favorise cette mystification qui s'apparente, à certains égards, à une forme de « colonisation ».
La mobilité du travailleur flamand est faible.
Selon une enquête IPSOS publiée par Le Soir les samedi 9 et dimanche 10 septembre 2006, les attitudes respectives des travailleurs flamands et francophones ne correspondent pas du tout aux stéréotypes répandus « con amore » par une partie de la presse du nord du pays.
74 % des francophones sont prêts à augmenter leur trajet maison-travail de 30 minutes pour conserver leur emploi, contre 62 % des Flamands.
Si trois/quarts des francophones sont disposés à accroître leurs déplacements pour obtenir un emploi, seuls un peu plus de 6/10èmes des Flamands manifestent cette souplesse malgré un territoire plus étriqué et des transports collectifs plus denses.
La statistique a été récemment ocnfirmée lorsque fut envisagé le transfert à Liège d'une partie de l'activité de l'aéroport de Zaventem : ce fut une levée de boucliers parmi les travailleurs flamands.
Indiscutablement, la Flandre souffre en l'espèce d'un handicap sur le plan économique que les prochaines évolutions des entreprises vont aiguiser.
Le travailleur flamand manque de souplesse par rapport à l'horaire de travail !
Encore un cliché qui s'envole.
75 % des francophones sont prêts à travailler souvent plus tard, contre 62 % des Flamands.
Le résultat du sondage recoupe le constat précédent. L'ardeur au travail et les sacrifices qu'il impose sont supérieurs chez les francophones que chez les Flamands. Le mythe de la paresse congénitale des gens du sud ne résiste pas à l'analyse objective. Mais il y a là bien du souci à se faire pour une Flandre indépendante, confrontée simultanément à des travailleurs peu motivés qui, en même temps, sous l'influence du Vlaams Belang, combattent l'envahissement de la main d'oeuvre étrangère !
L'économie flamande est intrinsèquement fragile.
Tous les économistes sont d'accord pour dire que l'économie wallonne a souffert de ce que l'essentiel de son potentiel (la sidérurgie et le charbon) fleurons de l'expansion et de la croissance au 19e siècle a peu à peu disparu ou perdu de son importance et qu'un outil vieillissant, mal renouvelé ou adapté par les entreprises a précipité un déclin inéluctable.
L'économie wallonne, axée longtemps sur un puissant secteur secondaire a montré plusieurs signes d'effondrement. Nous verrons que, reconvertie avec bonheur dans certains domaines de pointe et se déployant enfin dans le tertiaire et le quaternaire, la Wallonie dispose désormais des outils de son redressement. Paradoxalement, c'est aujourd'hui la Flandre qui a de puissantes raisons de s'inquiéter.
L'exiguïté de son territoire, la mobilité accélérée par un réseau routier et autoroutier densifié à l'extrême, le port d'Anvers, le pactole pétrolier et gazier, ont dopé la Flandre de la seconde moitié du XXe siècle. Mais cela aussi a une fin. Le tout à la voiture et au transport routier s'effrite de façon accélérée. Les préoccupations écologiques mettront bientôt en péril les grandes concentrations industrielles flamandes (comme celle de Gand) qui dépassent quotidiennement les seuils de pollution dans le silence assourdissant des instituts chargés de la contrôler. Les réserves de pétrole et de gaz s'épuisent et pourtant la Flandre s'obstine à refuser l'implantation d'éoliennes en pleine mer.
Toutes les rivières, tous les canaux flamands sont dramatiquement pollués. Et la Flandre dépend entièrement du sud du pays pour son approvisionnement en eau douce. Son économie, fondée sur les illusions du « welfare state » et du progrès sans limite de la croissance, sur les bases très fragiles de l'énergie à bon marché et de l'automobile-reine, a des pieds d'argile.
La Flandre est donc, sans conteste, la plus prochaine victime prévisible d'une récession économique majeure car les bases de sa prospérité, insuffisamment diversifiées, ne sont pas saines. Plus que d'autres, elle dépend de ses exportations. Elle sera donc la première victime des délocalisations et du développement industriel et commercial de l'Asie.
Son port principal est sous-équipé. Son aéroport (Zaventem) obsolète. La Flandre « indépendante » est mal partie.
